Photo : Académie de droit international de La Haye. Avec l’aimable autorisation du Secrétaire général

GEORGES TÉNÉKIDÈS

(1910-1990)

 

Né à Smyrne (Ionie) le 30 août 1910 et mort en 1990 à Athènes, Georges Ténékidès est issu d’une famille de jurisconsultes et d’intellectuels grecs. Dans le sillage de son père Kyriakos Ténékidès (1878-1947) et de son oncle Stélio Séfériadès (1863-1951) – père du poète Georges Séféris, lauréat du prix Nobel de littérature en 1963 – Ténékidès choisit la France pour effectuer ses études supérieures. Licencié en droit de la Faculté de droit d’Aix-en-Provence, il soutient sa thèse de doctorat en 1933, sous la direction de L. Le Fur, à la Faculté de droit de Paris où il bénéficie des enseignements de maîtres tels que G. Gidel, J. Basdevant et G. Scelle. L’impétrant y développe avec audace le concept de « droit individuel internationalement créé », pour défendre l’idée – originale pour ne pas dire hérétique à l’époque, mais confirmée par la pratique internationale subséquente – que les individus peuvent être titulaires de droits directement ancrés dans l’ordre juridique international.

Une carrière brillante mais parfois troublée

Après sa thèse d’habilitation soutenue en 1936, Ténékidès enseigne à la Faculté de droit de l’Université d’Athènes (1938-1941), puis à celle de l’Université de Thessalonique (1941-1946). Mais, comme bon nombre de ses compatriotes universitaires au cours des temps agités que devait connaître la Grèce, il allait à plusieurs reprises être évincé de son poste académique à cause de ses convictions patriotiques et démocratiques. En 1944, sa participation au mouvement de résistance nationale grecque lui a valu son internement par les autorités d’occupation allemandes pendant cinq mois. Après la libération, il est privé de son poste à l’aube de la guerre civile grecque (1946-1949), avant d’être élu, en 1951, professeur de droit international, puis recteur, en 1966, à l’École des sciences politiques « Panteios » d’Athènes. Il y reste jusqu’à sa révocation en 1967 par le gouvernement militaire d’Athènes instauré par suite du coup d’État du 21 avril de la même année. Durant son exil, il enseigna pendant huit ans (1968-1976), à titre de professeur associé, le droit international et les organisations européennes à la Faculté de droit de l’Université de Paris II. Après la chute du régime des colonels en 1974, il regagna ses fonctions à l’École « Panteios » avant d’y accéder à l’éméritat.

Docteur honoris causa des Universités de Lyon (1961), de Bruxelles (1969) et de Thessalonique (1982), Ténékidès fut membre associé (1977), puis titulaire (1983), de l’Institut de droit international et membre de l’Académie d’Athènes en 1986. En 1982 il fut nommé président honoraire de la Société hellénique de droit international et de relations internationales qui a créé un prix de thèse portant son nom en hommage à sa mémoire. Il eut d’ailleurs une expérience pratique importante en tant que membre de la Sixième Commission (questions juridiques) de l’Assemblée générale des Nations Unies, de la Commission européenne des droits de l’homme (1975-1987) et du Comité des Nations Unies pour l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale (1978-1984).

L’approche interdisciplinaire du droit international

Rompu, grâce à sa culture juridique française, aux plus stricts canons de la science du droit international positif, Ténékidès n’en a pas moins développé une approche interdisciplinaire de la matière, à la faveur de son attachement à la science (à l’époque naissante), et en particulier à la sociologie, des relations internationales, qu’il a d’ailleurs été un des premiers à introduire en Grèce. A travers ses publications aussi bien en grec qu’en français « dont il maniait les nuances à la perfection » (R.-J. Dupuy), Ténékidès fait figure de proue en ce domaine. Son Traité de droit international public (3e éd., Athènes, Papazissis, 1977, en grec) illustre en effet à merveille son aptitude à combiner la rigueur juridique avec les dimensions historique, politique et sociologique du droit international, l’auteur rejetant fermement « la méthode qui, méconnaissant le facteur sociologique, fait des problèmes juridiques internationaux un ensemble de gymnastiques logiques futiles et gratuites » (ibid., p. 15, notre traduction).

Le droit international « hellène »

Fidèle à cette approche globale du phénomène juridique international et épris de l’histoire de son pays, Georges Ténékidès a en outre consacré une partie substantielle de son œuvre au droit international « hellène ». Maîtrisant parfaitement les sources anciennes et étant avant tout un fin connaisseur de l’œuvre de Thucydide, Ténékidès retrace, sans nullement tomber dans le piège du dogmatisme nationaliste, les origines helléniques de plusieurs mécanismes et institutions qu’on retrouve dans le droit international contemporain. Si l’hellénisme classique connaissait certainement une espèce de droit « international », le droit régissant les rapports entre les cités grecques et, le cas échéant, entre celles-ci et les « barbares » avait toutefois un caractère spécifique. En effet, « il n’y a pas de cloison étanche en Hellade entre morale et droit, entre droit et justice », ce qui expliquait que « l’ordre légal étant ainsi étroitement lié à l’idée de justice et, de ce fait, exempt de toute rigidité formaliste, [il] déborda sans difficulté du milieu étatique où il se forma pour englober les rapports entre Cités » (« Droit international et communautés fédérales dans la Grèce des Cités (Ve – IIIe siècles avant J.-C.), RCADI, vol. 90, 1956-II, pp. 469-652, p. 486 et p. 488).

Entre universalisme et patriotisme

Comme l’écrivait René-Jean Dupuy, « ce grand professeur, ce témoin de la liberté des hommes et des peuples, restait un patriote grec ». Georges Ténékidès était un ardent défenseur de la promotion, grâce au droit international, de valeurs universelles telles que la coopération internationale, la paix, la justice et la dignité humaine. En même temps, son œuvre reste fortement marquée par les péripéties personnelles et les tragédies de l’hellénisme durant une bonne partie du 20e siècle : la fin de la présence grecque en Asie mineure par suite de la « Grande Catastrophe », dont Ténékidès et sa famille furent victimes, la Seconde guerre mondiale et l’occupation de la Grèce, le drame chypriote résultant de l’invasion et de l’occupation de la partie nord de l’île par la Turquie ou encore la dictature militaire en Grèce et les violations massives des droits fondamentaux qui l’ont suivie. Et pourtant, si l’œuvre de Ténékidès est imprégné de patriotisme, sa rigueur scientifique et son objectivité sont hors de doute. Tout en concédant que « bien que l’objet de la recherche [i.e. le droit international] soit universel, le point de vue de l’internationaliste s’avère nécessairement national », il ne manquait point de rappeler la belle formule du poète national grec Dionysios Solomos selon laquelle « la Nation doit apprendre à considérer comme national ce qui est Vrai » (Traité de droit international, op. cit., loc. cit., notre traduction).

 

Ionnis PREZAS
 
Maître de conférences HDR
IREDIES – École de droit de la Sorbonne
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

 

Sources : Procès-verbaux de l’Académie d’Athènes, vol. 67, no. 2, 1992, pp. 113-132 (en grec), contenant une lettre du membre correspondant de l’Académie, René-Jean Dupuy, et les discours de Georges Vlachos et de Nicolas Valticos ; notices bibliographiques in RCADI (1956, 1963 et 1980). 

 

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

 

Ouvrages

L’individu dans l’ordre juridique international, thèse de doctorat, Paris, Pedone, 1933

La notion juridique d’indépendance et la tradition hellénique, collection de l’Institut Français d’Athènes, no 83, Athènes, 1954

Chypre. Histoire récente et perspectives d’avenir, Paris-Genève, Nagel, 1964

L’élaboration de la politique étrangère des Etats et leur sécurité, Les cours de droit, Paris, 1972

Cours d’organisations européennes, Les cours de droit, Paris, 1972

Les relations internationales dans la Grèce antique, préf. Jacqueline de Romilly, Fondation A.G. Leventis, Athènes, 1993 (recueil de textes)

 

Cours

« Droit international et communautés fédérales dans la Grèce des Cités (Ve – IIIe siècles avant J.-C.), RCADI, vol. 90, 1956-II, pp. 469-652

« Régimes internes et organisation internationale», RCADI, vol. 110, 1963-III, pp. 271-418

L’élaboration de la politique étrangère des Etats et leur sécurité, Les cours de droit, Paris, 1972

Cours d’organisations européennes, Les cours de droit, Paris, 1972

« L’action des Nations Unies contre la discrimination raciale », RCADI, vol. 168, 1980-III, pp. 269-487

 

Articles et contributions

« Des actes d’ordre interne contraires au droit international », Die Friedens Warte, Genève-Zurich, 1941, pp. 1-23

« Les droits de la Grèce sur le Dodécanèse », Hellénisme contemporain, 1941, pp. 115-144

« La nature juridique des gouvernements institués par l’occupant en Grèce et la jurisprudence hellénique », RGDIP, 1947, pp. 113-133 (article mis en ligne avec l’aimable autorisation des Éditions A. Pedone)

« L’occupation pour cause de guerre et la récente jurisprudence grecque », JDI, 1953, pp. 822-859, et 1954, pp. 636-689

« Grands et petits Etats dans l’Organisation internationale», RHDI, 1955, pp. 148-152

« Le fédéralisme grec du Ve au IIIe siècle avant J.-C. », in Le Fédéralisme, Presses Universitaires de France, 1956, pp. 215-239.

« L’Amphictionie delphique. Légende et réalité », Annuaire de l’Association des auditeurs et anciens auditeurs de l’Académie de droit international de La Haye, 1958, pp. 145-155

« L’uniformité des régimes politiques au sein des Ligues et Confédérations grecques à l’époque classique», Völkerrecht une rechtliches Weltbild : Festschrift für Alfred Verdross, Vienne, Springer, 1960, pp. 263-271

« La condition internationale de la République de Chypre », AFDI, 1960, pp. 133-168

« Homogénéité et diversité des régimes politiques au sein des organisations internationales », Mélanges S. Séfériadès, Athènes, Klissiounis, 1961, pp. 683-714

« La République de Chypre et le droit international», Politica, Rivista di scienze politiche, Université de Pavie, 1962, pp. 69-88

« Platon, théoricien de l’Organisation internationale», Annales du Centre universitaire méditerranéen, t. XXII, 1968-1969, Nice, 1969, 16 p.

« La responsabilité internationale », Encyclopédie Dalloz. Droit international, Paris, 1969, pp. 780-792

« Esquisse d’une théorie des droits internationaux de l’homme dans la Grèce des Cités », Revue des droits de l’homme, III, 2-70, Pedone, Paris, 1970, 2-70, 52 p.

« Souveraineté et hégémonie. Sécurité égalitaire et sécurité extensive», RBDI, 1974, pp. 117-141

« Les effets de la contrainte sur les traités à la lumière de la Convention de Vienne du 23 mai 1969 », AFDI, 1974, pp. 79-102

« La crise de l’OTAN dans le secteur sud-est de son dispositif », Politique étrangère, 1977, pp. 321-341

« La Cité d’Athènes et les droits de l’homme », Protecting Human Rights : the European Dimension. Studies in honour of Gérard J. Wiarda, Carl Heymans Verlag, 1988, pp. 605-638