ALBERT THOMAS

(1878-1932)

 

Né en 1878 en région parisienne, Albert Thomas réussit brillamment l’agrégation d’histoire à l’âge de 24 ans. Au cours de ses études, il fait notamment la connaissance de Jean Jaurès et d’Arthur Fontaine, militant actif de la mise en place d’une organisation mondiale du travail et futur président du Conseil d’administration du Bureau international du travail (BIT).

Après avoir notamment voyagé en Russie et en Allemagne où il entre en contact avec les milieux réformistes et découvre la vie syndicale, il collabore au journal L’Humanité, à la demande de Jaurès, avant de devenir rédacteur en chef de la Revue syndicaliste en 1910.

Des rencontres, un sens politique autant que des convictions personnelles déterminent le parcours de celui qui s’impose comme le personnage emblématique de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Entre politique et convictions

Elu député puis maire à partir de 1910, Albert Thomas est mobilisé comme lieutenant en août 1914. Très rapidement, il se voit demander d’inspecter et d’organiser les usines pour la défense nationale. En 1915, le socialiste participe à l’Union sacrée et est nommé sous-secrétaire d’Etat à l’Artillerie et aux Equipements militaires puis ministre de l’Armement et des fabrications de guerre jusqu’en septembre 1917.

Durant cette période pendant laquelle il est chargé de la coordination de l’approvisionnement de l’armée française, il découvre le monde de l’industrie et affiche son intérêt pour le sort des travailleurs, visitant régulièrement les usines. Faisant suite aux protestations syndicales, il garantit ainsi aux ouvriers de l’armement des périodes de repos, crée des crèches… Surtout, il met en place un système de délégués ouvriers dans l’industrie de l’armement, posant les fondations d’un dialogue social.

En 1919, le traité de Versailles fait suite à la guerre et marque la naissance de l’OIT. L’ancien ministre s’occupe alors depuis plusieurs mois en présidant plusieurs réunions de concertation entre syndicats et employeurs et est à nouveau élu député, dans le Tarn. Parallèlement, il reprend ses activités d’édition en publiant le premier numéro de la revue L’Information ouvrière et sociale, dont les colonnes sont remplies tant par les plumes des syndicats que par celles des industriels.

Encouragé  à présenter sa candidature à la tête du BIT par les délégués travailleurs français et Jean Monnet, alors numéro 2 de la Société des Nations, Albert Thoma est élu directeur général et entre officiellement en fonction au début de l’année 1920. Celui qui est, abusivement, aujourd’hui parfois présenté comme le « fondateur de l’OIT » découvre alors cette dernière.

Fort de ses expériences politique et ministérielle et sensible à l’amélioration des conditions de travail, il insuffle à l’organisation le dynamisme qui animera pour longtemps ses activités.

Un idéaliste pragmatique à la tête du BIT

A la tête du BIT, le socialiste qui avait estimé qu’il n’avait eu d’autre choix que de faire la guerre pour retrouver la paix met tout en œuvre pour faire prospérer une organisation dont l’action est articulée autour d’une philosophie : accéder à la justice sociale pour atteindre une paix universelle et durable.

Alliant son savoir-faire politique à ses profondes convictions, il s’affaire non seulement à donner une visibilité internationale à la première organisation mondiale chargée de l’amélioration de la condition des individus mais également à rendre opérationnelle l’unique structure internationale tripartite, représentant, aux côtés des gouvernements, les travailleurs et les employeurs.

Le directeur général du BIT développe d’abord une administration efficace, dépassant le rôle de secrétariat général de l’OIT qu’il aurait pu tenir. Dès son entrée en fonction, il suit étroitement le travail des fonctionnaires. Exigeant, il parvient à faire du Bureau une référence scientifique internationalement reconnue, permettant à ce dernier de dépasser les accusations de partialité et de manque d’objectivité qui lui étaient adressées. Sous sa direction, de nombreuses publications sont diffusées et la Revue internationale du travail voit le jour en 1921.

L’institution en 1925 d’un rapport annuel présenté par directeur général devant la Conférence internationale du travail (sorte de « Parlement mondial du travail »), contribue à réaliser le vœu d’Albert Thomas d’élever le BIT au rang d’« instrument d’action et non pas une simple machine pour réunir et distribuer les informations ». Sous sa direction, le Bureau se forge une identité propre, objective et éloignée des rapports de force politiques et diplomatiques.

Alors que seize conventions (ainsi que dix-huit recommandations) sont adoptées lors des deux premières années d’exercice de l’Organisation, celles-ci peinent à être ratifiées, bon nombre de parlements et de gouvernements étant réticents face à ces premiers textes internationaux fruits de négociations tripartites et destinés de surcroît à influer sur les législations nationales. Soucieux de voir devenir effectives les normes internationales du travail, il prône alors un ralentissement de la production d’instruments et agit pour la ratification des conventions. En complément des améliorations institutionnelles de l’OIT qu’il suggère, l’adepte de la « politique de présence » s’engage personnellement et parcourt le monde (non sans provoquer les critiques) à la rencontre des dirigeants nationaux. Au cours de ses premières années de mandat, l’ancien homme politique multiplie ainsi les entretiens avec les gouvernements afin notamment de promouvoir la convention limitant la durée du travail à huit heures.

Sans atteindre son objectif de son vivant, il s’attache également à imposer l’OIT et la question du travail sur la scène diplomatique, en parvenant à représenter cette dernière lors de la Conférence de Gênes de 1922. Toutefois, malgré ses efforts, l’OIT et ses thématiques restent souvent relayées au second  plan international. Albert Thomas déplore ainsi le manque de moyens de l’Organisation.

Dévoué à sa mission jusqu’à sa mort prématurée au cours de son second mandat, Albert Thomas reste l’artisan d’une OIT forte et apparaît comme celui qui a su donner une impulsion qui entraîne toujours l’action de l’organisation.

 

Rachid NACER
 
Doctorant en droit privé
Université Paris Ouest Nanterre La Défense
 

 

Sources : J.-M. Boivin, L’Organisation internationale du travail, Etude sur une agence productrice de normes, PUF, Paris, 1998 ; H. B. Butler, « Albert Thomas, The First Director », International Labour Review, vol. 26, n°1, Juillet 1932 ; D. Guérin, Albert Thomas au BIT, 1920-1932, De l’internationalisme à l’Europe, Institut européen de l’Université de Genève, Euryopa, Genève, 1996 ; E.-J. Phelan, Albert Thomas et la création du BIT, 4ème éd., Grasset, Paris, 1936 ; A. Thomas, Politique sociale internationale, Bureau international du travail, Genève, 1947 ; N. Valticos, Droit international du travail, 2ème édition, Dalloz, Paris, 1983 ; biographie d’Albert Thomas sur le site internet de l’OIT.

 

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

 

Ouvrages

A la rencontre de l’Orient, notes de voyage, 1928-1929 (Union des républiques socialistes soviétiques, Mandchourie et Chine, Japon, du Japon au Tonkin par la Chine, Indochine), Société des amis d’Albert Thomas, Genève, 1959

Lectures historiques. Histoire anecdotique du travail, 2ème éd., Bibliothèque d’éducation, Paris, 1926

L’Organisation internationale du travail et la première année de son activité, Bureau international du travail, Genève, 1921

Politique sociale internationale, Bureau international du travail, Genève, 1947

 

Articles

 « L’Organisation internationale du travail : origine, développement, avenir », Revue internationale du travail, 1921, vol. 1, n° 1, pp. 5-22

« Justice sociale et paix universelle. Réflexions sur un texte », Revue de Paris, n° 6, 15 mars 1924

Préface de l’ouvrage Dix ans d’organisation internationale du travail, BIT, Genève, 1931