Sandra Tessier (née Szurek)
1946-2026
Sandra Szurek nous a quittés le 10 octobre 2026.
Elle était professeure émérite de l’Université Paris Nanterre, où elle a fait l’essentiel de sa carrière, membre de son CEDIN à la création duquel elle a participé, et après sa retraite, mais en fut-ce jamais une, rattachée à l’IHEI de l’Université Paris Panthéon-Assas.
Elle était membre de notre Société, qui lui avait décerné en 1998 le prix Suzanne-Bastid pour sa thèse de doctorat sur La force majeure en droit international, sous la direction de Jean Combacau, et au conseil de laquelle elle siégea, ainsi que de la branche française de l’International Law Association et du Conseil scientifique de la Revue générale de droit international public. Elle fut vice-présidente de l’Association française pour les Nations Unies avant de présider son collège académique. Elle était chevalier de l’Ordre des palmes académiques.
Grande intelligence, exigence intellectuelle, rigueur sans faille, enseignante passionnée, chercheuse engagée, curiosité insatiable, hauteur de vue constante, liberté de penser, de dire et d’écrire, franc parler légendaire. Humanité aussi, dont témoigne, jusqu’au dernier moment, le souci du destin de ses docteurs. Courage et vaillance encore, dans les nombreuses et hautes épreuves qui n’ont pas manqué d’émailler sa vie, Et pour ses amis, fidélité, générosité.
Ces mots ne sont pas seulement les miens : ils parsèment les nombreux messages personnels et institutionnels qui ont suivi l’annonce de la disparition brutale de Sandra Szurek, si douloureuse pour toutes celles et ceux qui l’ont connue, estimée et aimée. Chacun de ces mots est vrai, sans rajout ou poncif de circonstance. L’auteur de ces lignes l’appelait sa ghostwriter : à elle seule il donnait à lire, ou lisait, ses propres élucubrations, attendant avec anxiété d’intégrer des observations qui visaient toujours juste avant de taper sur la touche fatale Envoyer.
Nous nous étions pour la première fois rencontrés le 25 mai 2000, dans la soirée, un verre à la main ; la date ne s’oublie pas, imprimée sur le volume du colloque de la SFDI tenu cette année-là à Paris, avec pour thème Le temps et le droit international. Nous ne savions pas alors que nous allions nous retrouver quelques mois plus tard, à l’issue des concours d’agrégation et pour un peu plus longtemps, à la Faculté de droit et science politique de Rennes, où Florence Poirat nous avait précédés deux ans plus tôt.
Trois internationalistes dans un établissement de province, même si quelques grands noms de la discipline s’y étaient depuis longtemps succédé, cela tenait du miracle. Il prit la forme du cycle de conférences La France et le droit international, et de la collection éponyme reproduisant celles-ci (Pedone, 2007, 2014, 2019). S’ils furent l’œuvre d’un trio, l’idée initiale et l’impulsion, première puis constante, en reviennent sans discussion à Sandra Szurek. Faire venir à Rennes, quelques mois après notre arrivée, le Secrétaire général du Gouvernement, le très regretté Serge Lasvignes, et une brochette de hauts fonctionnaires, pour expliquer tout un après-midi à un grand amphi bondé, et des collègues de toutes disciplines enthousiastes, la fabrication de la décision de politique étrangère, ce n’était pas mal pour un début.
Le temps viendra, vite il faut l’espérer, d’un hommage universitaire digne de ce nom. Mais comment ne pas dire ici l’extraordinaire capacité qu’avait Sandra Szurek, et cela tout au long de sa carrière, à saisir l’enjeu des événements, des situations, des problèmes, pour en faire, bien entourée, certes, c’est aussi cela l’université, la matière d’un travail collectif et d’un récit novateur inédit, qui marquait toujours d’une pierre blanche la formation et la transmission du savoir.
Les bons universitaires sont nombreux, mais il en est peu, très peu, qui soient aussi de grands éditeurs. Unique publication qui lui ait été consacrée, L’affaire Salman Rushdie : dossier d’un différend international (Paris, Montchrestien, 1999), en est l’exemple le plus notoire. Sanctions unilatérales, mondialisation du commerce et ordre juridique international (Pedone, 1998), puis L’émergence de la société civile internationale. Vers la privatisation du droit international ? (Pedone, 2003), tous deux co-dirigés avec Habib Gherari, prolongeront en l’amplifiant cette formidable aptitude à « sentir » et attraper l’air du temps juridique international. Il en va de même de la Responsabilité de protéger, sujet qui lui tenait particulièrement à coeur et auquel elle est revenue à plusieurs reprises, pour le nourrir, en connaisseuse intime du droit de la responsabilité, d’analyses autrement plus pénétrantes que la plupart des innombrables pages qu’il a engendrées de par le monde. Que professeure émérite, enfin, elle ait eu encore l’énergie et le courage de lancer, et de réaliser, avec l’aide de ses deux complices, Marina Eudes et Philippe Ryfman, le gigantesque et fort risqué Droit et pratique de l’action humanitaire (LGDJ/Lextenso, 2019), se passe de commentaire.
Cas unique dans le milieu des internationalistes, les talents d’éditrice de Sandra Szurek s’étendaient bien au-delà de sa discipline d’origine. La collection Les sens du droit, qu’elle a créée, d’abord chez Michel Houdiard éditeur avant d’être reprise par Dalloz, et dirigée puis suivie de près, ce jusqu’aux derniers jours, dans des conditions de plus en plus éprouvantes, est le plus riche et enthousiasmant recueil d’essais et réflexions critiques sur la culture juridique, les sociétés contemporaines, les institutions et les débats politiques ou de droit public.
La vie et l’œuvre de Sandra Szurek ne se limitent cependant pas au monde du droit, même aussi intelligemment entendu. La fine et originale juriste qu’elle était se doublait d’une femme de lettres et de culture et d’une véritable artiste. Parler de hobbies serait ici grossièrement réducteur. Peintre de talent, elle fut avant tout une admirable pastelliste, avec exposition à l’appui. Fervente amatrice d’opéra et grande lectrice, elle a par ailleurs toujours pratiqué pour elle-même l’écriture, sous des formes diverses. Sous le pseudonyme de Hilda Himberg, elle venait de publier, au début de cette année même, deux pièces de théâtre : Mauvaise rencontre. Monologue à une voix, et Savoir et ne pas voir (Les 3 Colonnes, 2026).
Le monde des internationalistes, universitaires et praticiens, perdent une éminente personnalité de juriste. Certains parmi eux pleurent une irremplaçable amie.
Gérard Cahin, professeur émérite de l’Université Paris Panthéon-Assas.
