Photo : Académie de droit international de La Haye – avec l’aimable autorisation du Secrétaire général
HERSCH LAUTERPACHT
(1897-1960)
Né en 1897 à Żółkiew en Galicie alors sous domination austro-hongroise (aujourd’hui en Ukraine), Hersch Lauterpacht étudie le droit à Lviv, qu’il quitte lorsque l’université ferme ses portes aux juifs de Galicie. Après la Première Guerre mondiale, en 1919, il débute sa thèse à Vienne et y suit les cours de Kelsen, qui le décrira comme « l’un de ses meilleurs étudiants ». Lauterpacht obtiendra un double doctorat, l’un en droit en 1921 et l’autre en sciences politiques en 1922. Sa thèse de droit, rédigée en allemand, porte sur le mandat international prévu par le Pacte de la Société des Nations.
En 1923, il s’installe en Angleterre, où il intègre la London School of Economics comme chercheur et publie une nouvelle thèse, « Private Law Analogies in International Law », sous la direction d’Arnold McNair, dans laquelle il explore les sources privées du droit international et pose les bases de sa méthode, alliant le positivisme kelsénien et le pragmatisme de la common law. En 1937, il rejoint l’Université de Cambridge et reprend le cours de son directeur de thèse sur l’Etat et les immunités diplomatiques.
Le théoricien de la primauté de l’individu en droit international
Les contributions doctrinales de Lauterpacht sont marquées par une vision du droit international comme un système juridique complet, s’opposant au relativisme des États et prônant une approche juridique des relations internationales, comme en témoignent ses cours à l’Académie de La Haye, tels que « La théorie des différends non justiciables en droit international » (1930), « Les travaux préparatoires et l’interprétation des traités » (1934), et « Règles générales du droit de la paix » (1937). Sa pensée s’articule autour d’une idée centrale : le droit international doit servir avant tout à protéger l’individu, et non seulement les États. Cette conviction, qu’il développe dans des ouvrages majeurs comme The Function of Law in the International Community (1933) ou An International Bill of the Rights of Man (1945), rompt avec la doctrine classique westphalienne alors dominante. Pour Lauterpacht, la souveraineté étatique ne saurait être un rempart contre les abus : il plaide pour un système juridique international capable de sanctionner les crimes contre l’humanité et de garantir les droits fondamentaux. Il est d’ailleurs hostile à la position de Lemkin sur la notion de génocide, à laquelle il préfère la notion de crime contre l’humanité, écartant la référence au « groupe ». Les deux hommes, tous deux originaires de Lviv (ou Lemberg), où ils avaient étudié le droit à quelques années d’intervalle, incarnent deux conceptions rivales de la justice internationale, dont la confrontation se cristallise au procès de Nuremberg.
Un humanisme juridique en héritage
Parallèlement à sa carrière académique, il est aussi un acteur clé de la pratique du droit international. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il participe activement à la Commission interalliée pour la punition des crimes de guerre (1942-1945) et contribue à la préparation du procès de Nuremberg. Il rédige des memoranda pour le procureur britannique Hartley Shawcross, notamment sur la responsabilité individuelle en droit international, un concept qu’il défend avec fermeté. Son engagement pour les droits humains culmine avec la publication de An International Bill of the Rights of Man (1945), où il propose un catalogue de droits humains contraignants, préfigurant ainsi la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.
Son influence s’étend également à l’Institut de droit international, où il présente des rapports en français sur l’interprétation des traités, aboutissant à des résolutions qui marquent encore aujourd’hui la pratique juridique internationale. Ses cours à l’Académie de La Haye, ses contributions à l’IDI, et ses articles dans des revues comme la Revue générale de droit international public (par exemple, « Insurrection et Piraterie », 1939) témoignent de son engagement envers la tradition juridique francophone.
Un praticien engagé : de Cambridge à la Cour internationale de Justice
En tant que conseiller juridique, Lauterpacht joue un rôle déterminant dans plusieurs affaires internationales. Il conseille le gouvernement britannique sur des questions de souveraineté et d’immunité des États, comme dans l’affaire The Cristina (1938), et intervient comme expert dans des litiges tels que l’affaire Adelaide Star (1946) ou le différend entre Hyderabad et l’Inde (1948). Il est également conseil de la Grande-Bretagne dans l’affaire du Détroit de Corfou et dans l’affaire de l’Anglo-Iranian Oil Company (1951).
En 1954, Lauterpacht est élu juge à la Cour internationale de Justice, succédant d’ailleurs à son directeur de thèse, le professeur McNair, où il siégera jusqu’à sa mort en 1960. À la CIJ, il incarne une vision progressiste du rôle du juge international : ses opinions séparées ou dissidentes, notamment dans les affaires du Sud-Ouest africain et des Emprunts norvégiens, défendent l’autonomie du droit international face aux intérêts politiques des États, ainsi que l’effectivité des droits humains dans l’ordre juridique international. Son fils, Elihu Lauterpacht (1928-2017), perpétuera cet héritage en devenant lui-même un éminent internationaliste, juge ad hoc à la CIJ et professeur à Cambridge.
Eglantine CANALE JAMET
Avocate au barreau de Paris
Sources : P. Guggenheim, « Sir Hersch Lauterpacht (1897-1960) », Annuaire IDI, 1961, tome 49-II, pp. 529-539 ; E. Lauterpacht, « Sir Hersch Lauterpacht: 1897-1960 », EJIL, vol. 8(2), 1997, pp. 313-320 ; E. Lauterpacht, The Life of Hersch Lauterpacht, Cambridge University Press, 2012, 542 p. ; H. Kelsen, M. Bourquin, Sir G. Fitzmaurice et al. : « Hersch Lauterpacht », ICQL, 1961, vol. 10 (1), pp. 1-17 ; S. Rosenne, « Sir Hersch Lauterpacht’s Concept of the Task of the International Judge », AJIL 1961, vol. 55(4), pp. 825-862 ; M. Koskenniemi, « Lauterpacht: The Victorian Tradition in International Law », EJIL, 1997, vol. 8(2), pp. 215-263 ; Ph. Sands, Retour à Lemberg, trad. par A. von Busekist, Paris, Albin Michel, 2017, 544 p.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Ouvrages
International Law and Human Rights, Londres, Stevens, 1950, 475 p.
Recognition in International Law, Cambridge, Cambridge University Press, 1948, 442 p.
The Function of Law in the International Community, Oxford, Clarendon Press, 1933, 469 p.
The Development of International Law by the Permanent Court of International Justice, Londres, Longmans, 1934, 110 p.
Cours
« Les travaux préparatoires et l’interprétation des traités », RCADI, tome 48, 1934, pp. 709-817
« Règles générales du droit de la paix », RCADI, tome 62, 1937, pp. 99-419
« The International Protection of Human Rights », RCADI, tome 70, 1947, pp. 5-107
Articles
« Boycott in International Relations », BYIL, 1933, vol. 14, pp. 125-140
« Insurrection et piraterie », RGDIP, 1939, tome 46, pp. 513-549
« The Grotian Tradition in International Law », BYIL, 1946, vol. 23, pp. 1-53
« The Nationality of Denationalized Persons », Jewish Yearbook of International Law, 1949, pp. 164-185
« The Limits of the Operation of the Laws of War », BYIL, 1953, vol. 30. pp. 206-243
« Some Observations on the Prohibition of “Non Liquet” and the Completeness of the Legal Order », Symbolae Verzijl,1958, pp. 196-221
« International Law and Colonial Questions, 1870-1914 » (avec R. Y. Jennings), in Cambridge History of the British Empire, 1959, Vol. III, pp. 667-701
Rapports
Hommage
E. Lauterpacht, International law: being the collected papers of Hersch Lauterpacht, Cambridge, Cambridge University Press, 1970 (vol. I à IV), 2004 (vol. V)
C.W. Jenks, « Hersch Lauterpacht: The Scholar as a Prophet », BYIL, 1960, vol. 1, p. 67
G. Fitzmaurice, « Hersch Lauterpacht – The Scholar as Judge – Part I », BYIL, 1961, vol. 37
G. Fitzmaurice, « Hersch Lauterpacht – The Scholar as Judge – Part II », BYIL, 1962, vol. 38, pp. 1-71
Mise en ligne: septembre 2026